• Français
  • Nederlands
  • English

À la manière d'un reporter de guerre, l'aquarelliste virtonnais Nestor Outer (1865-1930) a fourni un témoignage bouleversant des événements d'août 1914 en Gaume, qu'il relate à travers près de septante oeuvres peintes. Le Musée gaumais les rassemblera en 2014 pour commémorer les atrocités civiles et militaires de cette période.

La guerre en Gaume

Au début de la guerre de 1914-1918, ce qu’on appelle désormais la « Bataille des frontières » dévaste toute une région, de la Lorraine jusqu'à Dinant. Virton et les villages alentour sont fortement touchés. En Gaume, pour plus de 20 000 soldats français et un peu moins du côté allemand, ces journées du 22 au 24 août 1914 seront les premières et les dernières de la guerre. Mais, si les soldats en ont beaucoup souffert, on ne peut oublier ce que les civils ont payé eux aussi comme tribut, l'un parmi les plus lourds des temps modernes en incendies, massacres, destructions. Toute la région porte, encore aujourd'hui, un deuil vivace de ces journées des plus sombres.

Nestor Outer

de Virton au Caire, en passant par Paris

Nestor Outer naît à Virton en 1865. Après ses passages à l'Académie des Beaux-Arts de Bruxelles, puis dans l’atelier de Portaels, il séjourne quelques temps à Paris, où il rencontre Toulouse-Lautrec, Gauguin, Maurice Donnay. À l’instar de ses contemporains, il devient l’un de ces peintres-voyageurs, cherchant l’exotisme et la lumière idéale sur le pourtour méditerranéen, de l'Espagne à l'Egypte…. En 1890, il devient professeur de dessin au Collège communal de Virton, sans pour autant renoncer à ses rêves d'évasion.

Reporter de guerre

À l’issue de ces combats d’août 1914, après s’être terrés dans leurs caves sous les bombardements, les Virtonnais seront assignés à résidence par l’occupant sous le régime de la « Landsturm ». Contrairement au front de l’Yser où des Huygens, Wagemans, Massonnet, et autres Thiriar se firent témoins visuels des évènements, il n’y eut donc pas dans nos régions de « peintres de guerre » enrôlés expressément pour en rapporter les images. C’est par une démarche personnelle que Nestor Outer, conscient d'un devoir de mémoire, va illustrer le conflit en Gaume.

Mieux, il se fait reporter, un peu comme le photographe Robert Capa (1913-1954) plus tard, qui passa de la guerre d'Espagne aux plages du débarquement de Normandie pour mourir en Indochine. Nestor Outer témoigne de tout, de l'exploit militaire et de la détresse humaine. Il en retrace, par la plume dans un journal personnel mais aussi par ses nombreux tableaux, l'historique et le vécu : les mouvements de reconnaissance des armées française et allemande, l'affrontement de Virton au lieu-dit « Bellevue », les champs de morts au lendemain et surlendemain des combats. S'il s'attarde sur une charge héroïque et désespérée, il peint aussi l'incendie du village d'Ethe et les ruines, la retraite de Breuvanne-Rossignol, les exécutions de civils, une tombe de soldat perdue en plein champ fleurie par un enfant, les exodes, les larmes de la population, un angélus prié par un Allemand, le cortège de douleurs de cette tragédie sans nom. Lui-même, étant enseignant, échappe à la déportation du 6 décembre 1916. Dans son Journal d'un bourgeois pendant la guerre, il poursuit donc jusqu'en 1918 la rédaction des événements et de la vie quotidienne alentour de sa petite ville1.

Son engagement se poursuit auprès de Léon Thiry, directeur de l'usine sidérurgique d'Halanzy et instigateur de l'œuvre de la Soupe de guerre pour les enfants des localités éprouvées du Sud Luxembourg. Plus tard, encore ensemble, ils consigneront dans l'ouvrage Les larmes gaumettes, publié en 1918, tous les faits de guerre et les exactions commises par l’envahisseur2. Outer l’illustrera, tout comme il avait illustré Soupe de guerre. Ces pages, parfois d'une insoutenable violence, s'inspirent notamment de ce journal qu'il tint presque quotidiennement jusqu’à l’arrivée des Américains. Elles précèdent les comptes-rendus établis par Schmitz et Nieuwland3.

À l'occasion de ce centième anniversaire, le Musée gaumais rééditera cet ouvrage rare et très recherché que sont Les larmes gaumettes. Il prépare aussi, en collaboration avec le Flanders Field Museum d’Ypres, le Musée de l’Armée et d’autres partenaires, une exposition d'envergure. Celle-ci rassemblera, autour de pièces de collection, les tableaux de Nestor Outer, dessins, aquarelles ou huiles relatives à cette période auquel un catalogue viendra faire écho. Dans cette perspective, un appel est lancé aux collectionneurs et propriétaires ayant connaissance de telles œuvres, qui peuvent d’ores et déjà prendre contact avec le Musée gaumais.

(Didier CULOT, Conservateur - Tél. 063-570315 - E-mail : courrier@musees-gaumais.be)


1. J.-M. Triffaux, Virton et la Gaume - Journal de guerre de Nestor Outer, 2 t., Arlon, 2007 et 2009.

2. N. Outer et L. Thiry, Les larmes gaumettes, Virton, 1918.

3. J. Schmitz et N. Nieuwland, Documents pour servir à l’histoire de l’invasion allemande dans les provinces de Namur et Luxembourg, t. VIII, La bataille de la Semois et de Virton, Bruxelles, 1924.